Jeu Est Un Autre
Association de jeu de rôle grandeur nature
Voici donc la Légende que les dieux écrivirent pour protéger les Humains de leurs souvenirs, la Légende que les dieux écrivirent pour soutenir la magie dans son œuvre, la Légende que les dieux écrivirent pour permettre de nouveaux lendemains.
Les poils du pinceau de Mathurin grattent la Toile. Le Peintre y frotte des paysages, quelques créatures anonymes. Puis, soudain, ce sont les traits d’une vieille femme aux cheveux blancs qui sont invoqués: Mathurin décide de la nommer Bésistéïra. Dans la lancée, c’est une autre femme qui apparaît sur la Toile, plus jeune et aux cheveux noirs, cette fois-ci: ce serait Milanc, fille de Bésistéïra.
« Deux femmes seules sur la Toile... pas très piquant tout ça », dut se dire le Peintre, car il se lance maintenant dans une série de figures masculines: c’est tout d’abord Tromboros, le vieillard charbonneux et fulminant, puis le fils de celui-ci, un jeune homme au teint doré qui se refuse à être nommé. L’agacement de Mathurin devant cette sécheresse le fait alors portraiturer un autre personnage, qui se révèle suer l’anxiété et la colère au travers de ses yeux verts: « Emeraude, il s’appellera Édomaur ».
Une impression étrange, maintenant: la sensation de pouvoir passer la main autour de la taille des personnages pour les emmener danser dans l’atelier... Etrange impression, donc, mais qu’étouffe la conscience du travail à accomplir encore: le Peintre griffonne cette fois-ci une gamine aux cheveux rouges. Il l’aurait voulue candide, mais c’est d’un sourire espiègle qu’elle le nargue: « de mieux en mieux, ironise Mathurin; peut-être mon pinceau a-t-il découvert le droit de me faire chier... ». L’empoignant à deux mains, son pinceau, il le trempe maintenant dans l’orange et le brun, le sangle à sa concentration,... mais ne peut peindre qu’un être brut, visiblement dénué de toute finesse. Tempête sous un crâne, celui du Peintre. Ultime essai: quelques touches pastel et lilas accouchent d’une jeune fille pâle, à l’aspect passionné, exactement comme Mathurin la veut. Réconfort. Le Peintre quitte l’atelier et va dormir.
Ce n’est pas la peinture qui coule. Un doigt a bougé sur la Toile. Puis une main, puis deux. Bésistéïra pose le pied sur le sol de l’atelier. Elle appelle ses compagnons. Six la rejoignent, tous sauf la dernière–peinte, la violette. Mettre la main à l’horizontale, paume vers le haut, poser un objet dedans: retourner la main, l’objet tombe dans un grand fracas: « j’ai un pouvoir sur ce monde », se disent à tour de rôle les sept. Sept, puis quatorze, puis vingt–et-un objets se brisent sur le sol de l’atelier. Mathurin veut d’abord croire à un cauchemar que sa journée difficile lui aura soufflé à l’oreille; ce n’est qu’une fois dans son atelier qu’il doit se rendre à l’évidence que les soupçons qui l’ont assailli pendant qu’il peignait n’étaient pas sans fondements. C’est bien le tableau qu’il a brossé cet après-midi qui est en train de tout saccager; et c’est bien son tableau qui est en train de le ligoter sur une chaise, miraculeuse rescapée de ce charivari d’aquarelle et de fusain.
Le Peintre neutralisé, les sept continuent leur apprentissage: de la destruction, ils passent à la création. Tout d’abord maladroite: des choses apparaissent, dont on ne sait trop si elles sont vivantes ou non, se tordent sur le sol avant de tomber en poussière, poussent des yeux affolés, comme ceux d’une conscience qui se sait enfermée dans un corps impossible. Puis, peu à peu, les sept apprennent à travailler ensemble, à faire jouer leurs complémentarités: ce qu’ils créent s’émancipe bientôt du statut de chose pour s’individualiser en des êtres viables. Un peu plus tard encore, ils prennent la décision de créer un monde, un monde dans lequel leurs inventions pourraient s’ébattre à leur guise: une masse de terre glaise se voit alors palpée par sept paires de mains expertes, qui lui donnent une forme à peu près sphérique, des montagnes, des forêts, des mers, des glaciers, une âme. Et sept satellites, un par couleur, qui gravitent autour.
Mathurin, toujours sanglé sur sa chaise, regarde, fasciné, le travail qu’exécutent les fruits de son travail: curieusement apaisé, son esprit est parvenu à nommer celles de ses créatures qui restaient encore anonymes: le doré sera Joun, le brun Ter Sagaman, la rouge Cénétaï. Et lui, le Peintre? Conscient d’avoir accès aux vérités dernières de ses créations créatrices, il endosse la défroque de la Mort: Comptable Ultime, il garde en lui l’image de chacun, et se réserve le droit de la tracer à nouveau.
Le temps ne passe pas. Le temps ne passe pas, et les sept le tuent en dessinant, en modelant, en éduquant. Le temps ne passe pas, et les sept, peut-être à court d’idées, décident de cette fois-ci créer à leur image: les premiers Humains éclosent alors à la surface du monde. Edomaur en choisit une variété, celle dont la peau est verte, et se fait leur dieu tutélaire: depuis ce moment-là, on appelle cette variété les Edomaures. Bésistéïra la blanche, elle, bâtit, au sommet d’un pic rocheux, une cité de pierre blanche, lieu de savoir qu’elle nommera Mabelous: c’est là que naîtra l’ordre blanc.
Plus tard (ou quelque chose comme ça). Tromboros, le vieillard charbonneux, se révèle être un vert galant: coinçant la rouge Cénétaï entre deux éternités, il la viole. Le sang et le temps commencent à couler. Le monde, irrémédiablement, se met à vieillir; les femmes, chaque mois à souffrir. Et à être de mauvais poil.
Et alors quelque chose se met à bouger sur la Toile: quelque chose à quoi aucun, avant ou pendant le temps, n’avait osé touché. C’est la violette qui lentement se détache, ouvrant ses yeux avides sur le monde qui l’entoure. « C’est Ladimine », dit Mathurin.
D’autres dieux descendent sur le monde. Ter Sagaman s’installe au bord d’une mer, et y construit une cité toute de granit orange: Sagama. Cône de déjection à l’usage des sans foi ni loi, elle accueille petit à petit à l’intérieur de ses murs une foule interlope que Ter Sagaman parvient facilement à enrégimenter : c’est la naissance de l’ordre Orange, celui des guerriers Sagamaures, garde rapprochée du Souverain.
Question : que fait un dieu, quand il quitte sa haute demeure pour des sols plus triviaux ? On remarquera que, bien souvent, il emmêle ses affaires dans celles des autres ; Ter Sagaman n’échappe pas à la règle, et fraie allègrement dans toute sa cité, haussant le droit de cuissage au rang de prérogative de divine gaudriole. Ce qui ne manque pas d’irriter Bésistéïra, qui voit dans ce coït interontologique un risque de perversion du sang divin : opposition irréductible.
Bésistéïra ne supporte pas que son sang de divine gouache, identique à celui qui coule dans les veines de Ter Sagaman, échoue dans le ventre prosaïque d’une mortelle : à plus forte raison se sent-elle trahie lorsque les fruits de ce commerce honteux parviennent à maturité, et chutent sur le sol de la ville orange. C’est ce qui explique la mort de tous les enfants de Ter Sagaman, envoyés tutoyer l’envers des choses par section de la carotide. Le père massacre sa garde prétorienne et disparaît pour un temps, amer. L’idée de guerre naît. Les camps se forment : d’un côté se dressent Ter Sagaman, Cénétaï, et Milanc. De l’autre, Bésistéïra, Edomaur, Joun et Ladimine fourbissent qui leurs armes, qui sa musette de thaumaturge. Mathurin et Tromboros ne s’alignent pas.
Le clash d’armes gigantesques s’entrechoquant envahit l’air. Il parcourt les rues, les chemins, les plaines, les montagnes et les mers. Partout il sème le trouble et l’épouvante. Et de la honte, mêlée d’agacement, jusque dans la conscience de Tromboros qui, pour mettre fin à cette tuerie, sépare le monde en deux. Décision inéluctable, mais que chacun apprendra à considérer comme nécessaire, jusqu’à Mathurin qui entreprend de recoller les continents entre eux. « De travers », précise la Légende, qui dit que le Peintre, dérangé dans son travail par Ladimine la curieuse, se mit pour un moment à confondre droite et gauche.
Un monde neuf est né ; recomposé, modulé, ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre. Un monde sur lequel soudain éclôt un nouveau peuple : le peuple nimraokhen. Sa capitale se nomme Qold Nim Roa, le « frais endroit de la transformation ». Symbolique ? Toujours est-il que la réconciliation est maintenant à l’ordre du jour chez les dieux : réconciliation pleine de méfiances, de rancœurs, de non–dits, mais réconciliation tout de même, arbitrée par Mathurin. Le blanc-seing du traité sera la création d’une huitième lune, pour Ladimine.
Apprends–donc, ô lecteur, qu’il y a huit lunes, une de chaque couleur et Rouge est la plus petite. Lorsque seule la lune blanche est visible, c’est jour de célébration.